Nov 15, 2011

La nécessaire clarification

Par Abanda Kpama
Président National du MANIDEM

L’Histoire se répète. Le tir groupé des partisans du régime néocolonial, des intellectuels petit-bourgeois et curieusement, de certains partis politiques autoproclamés progressistes et dont l’activité aujourd’hui se réduit à l’invective et à la sortie de communiqués dans les journaux, ce qui cache mal leur inertie et leur immobilisme, ce tir groupé contre les partis politiques ayant participé à la dernière élection présidentielle, ressemble fort étrangement à la situation qui a prévalu après les assassinats de Um Nyobe en 1958 et de Ouandié en 1971.

Lorsque le Secrétaire général de l’U.P.C, Ruben Um Nyobe est assassiné le 13 septembre 1958 par l’armée coloniale française, à la suite d’une série de trahisons des siens dont celles célèbres de Mayi Matip, Yembel Nyebel et l’évêque Thomas Mongo, de nombreux Kamerunais, notamment en pays bassa’a s’en prennent au radicalisme aveugle de Um qui l’a conduit à l’échec et proposent que l’U.P.C se rallie au régime néocolonial, ou alors cesse toute activité qui pourrait menacer la paix. « Nous avons trop souffert de la guerre » entend-on dire. C’est exactement le même genre de propos qui sont tenus lorsque le président de l’U.P.C, Ernest Ouandié, est lâchement assassiné par Ahidjo le 15 janvier 1971. Ouandié et ses partisans furent accusés d’être des jusqu’auboutistes qui n’avaient pas su évaluer le rapport de forces ; leur action « avait prolongé la guerre civile, créé la marginalisation de l’ethnie de Ouandié ».

Depuis la mascarade électorale du 9 octobre dernier, les protestations unanimes des partis de l’Opposition ayant participé à ce scrutin pour dénoncer les graves dysfonctionnements et fraudes qui ont entouré l’élection, ont donné le prétexte à la propagande du RDPC, aux intellectuels non engagés et aux partis politiques immobilistes, pour transformer les victimes en bourreaux. Pourquoi avoir osé affronter le régime néocolonial en sachant qu’il serait vainqueur de toute façon ? Et s’il fallait l’affronter, pourquoi ne pas être allés unis ? Ces questionnements, quand ils sont de bonne foi, traduisent une véritable lassitude, pire, une inquiétante résignation. Or c’est justement l’objectif poursuivi par le régime néocolonial : faire des Kamerunais des êtres résignés, donc immobiles et inertes. Autrement, la cohérence des questionnements voudrait qu’on s’interroge préalablement sur le système électoral, sa fiabilité, son indépendance, sa crédibilité en somme. C’est la réponse à cette question première qui permet de faire une analyse objective des acteurs et de leurs stratégies. Pour être concret, imaginons que ELECAM ait été un organe indépendant du RDPC, de l’Administration Territoriale et des Forces de l’Ordre (Armée, Gendarmerie et Police), que ELECAM ait eu les moyens matériels et humains de sa mission, les sous-préfets, ambassadeurs, commandants de base militaire n’auraient alors pas pu falsifier la presque totalité des procès-verbaux transmis à la Cour Suprême. Le taux de participation réel, comme a pu le vérifier une association crédible proche de l’Eglise Catholique, aurait été de 30% ! Sur cette base, M. Biya, avec près de 80% de suffrages, ne représenterait en réalité que 20% d’inscrits. Il serait donc un Président illégitime, politiquement affaibli.

L’Opposition politique évolue dans un environnement dont la dureté et la cruauté n’échappent à personne. Cet environnement, c’est le fait du pouvoir RDPC. Devant ses échecs économiques et sociaux, la prétention de ce pouvoir est désormais de reprendre tous les acquis des luttes des années 1990, pour se maintenir au pouvoir par la coercition. La région du Littoral et le département du Wouri en particulier sont en état de siège depuis le mois de février 2011. Le gouverneur Faï Yengo a signé un arrêté interdisant toute manifestation publique. Le préfet du Wouri, Okalia Bilaï, signe chaque mois des arrêtés interdisant toute manifestation publique dans le Wouri et ce, alors que l’arrêté du gouverneur est toujours en vigueur. Ces deux personnalités se comportent comme des administrateurs coloniaux et n’estiment pas devoir se soumettre à la loi. Même les sièges de partis politiques légalisés, qui jouissent pourtant d’une immunité consacrée par la Constitution, sont régulièrement violés. En septembre 2010, le sheriff Mbida Nkili, officiant comme chef des forces de répression dans le Littoral, a ordonné le canardage du siège du MANIDEM au prétexte qu’une réunion de soutien au Président Gbagbo s’y tenait. La fascisation de l’Etat du Kamerun est en cours. Dans ces conditions, l’appel des partis politiques pour des manifestations pacifiques, est un appel au sursaut, à la résistance.

Les manifestations publiques pacifiques sont inscrites comme droit des citoyens dans la Constitution. Ce sont des droits inaliénables de l’Homme. N’est-il pas curieux qu’au lieu de défendre leurs droits, certains Kamerunais, les plus nantis intellectuellement et socialement, s’en prennent plutôt à ceux qui leur rappellent qu’ils ont des droits et que la liberté s’acquiert par le combat civique et/ou politique ? On ne peut pas être spectateur de son devenir. La posture des élites qui se contentent d’attribuer de bons et de mauvais points aux acteurs politiques et sociaux est suicidaire. Il faut s’engager dans un camp comme dans l’autre. Je dis s’engager, je ne dis pas d’appartenir à un parti politique. Il y a des engagements citoyens, la société civile en offre d’innombrables possibilités. J’entends dire qu’il aurait fallu suivre la population dans le boycott de l’élection présidentielle. Notre peuple s’est détourné du jeu électoral parce qu’il est convaincu que les élections ne règlent rien et que les dés sont pipés. Pour le régime au pouvoir, c’est du pain béni. Son objectif, répétons-le, est d’amener les Kamerunais à la résignation et à l’immobilisme. Une certaine Opposition prône le boycott. Il faut donc aller jusqu’au bout. Prôner le boycott signifie qu’on a une solution de rechange. Laquelle ? La lutte armée peut-être ; alors même qu’on stigmatise ceux qui osent appeler à de simples manifestations pacifiques ! Le boycott n’a de sens que s’il s’inscrit dans une stratégie de mobilisation populaire pour faire pression sur le pouvoir en place et inverser le rapport de force.

La situation actuelle est claire.

Le régime a complètement dévoyé le système électoral. Ce faisant, il s’est davantage discrédité aux yeux de la communauté nationale. Contrairement à ce que pensent les «immobilistes», le pouvoir RDPC sort affaibli de la dernière élection présidentielle. En témoigne son excessive fébrilité. L’Opposition patriotique et progressiste doit saisir cette occasion pour imposer une liste commune de réformes structurelles à opérer avant la prochaine échéance électorale. M. Biya, dans une attitude d’humilité qu’on ne lui connaissait pas, a admis, lors de son investiture le 03 novembre dernier, que le système électoral doit être réformé et amélioré ; il s’est en outre engagé à ouvrir des passerelles de dialogue, même avec l’Opposition qui critique systématiquement son gouvernement. Sur le processus électoral, la mise en place d’un organe véritablement indépendant pour l’organisation des élections libres, transparentes et crédibles, la refonte des listes avec l’adoption de la biométrie, le bulletin unique, sont les trois revendications minimales que l’Opposition devrait soumettre à M. Biya pour tester sa bonne foi. M. Biya est déjà réélu. Son pouvoir n’est plus menacé. Qu’il laisse le RDPC compétir sur le même pied d’égalité avec les autres formations politiques.

L’Opposition doit aussi pouvoir rapidement se mettre d’accord sur l’exigence du respect, par l’Administration, des espaces de liberté. Exiger de M. Biya qu’il ordonne à ses gouverneurs, préfets, sous-préfets et forces de répression le respect des dispositions constitutionnelles en matière de libertés d’expression et de manifestations publiques.

La tentation totalitaire et fasciste, voilà le piège qui guette M. Biya et son pouvoir. Soit M. Biya répond aux aspirations légitimes de nos populations, aspirations qu’il a bien énumérées lors de son discours d’investiture, ce qui signifie qu’il accepte de prendre en compte les propositions et revendications de l’Opposition et de la société civile, soit il se maintient dans la posture arrogante du refus de toute concession, ce qui signifie qu’il aggrave les frustrations des Kamerunais. Dans la première hypothèse, il y aura détente et amorce de stabilité politique et sociale ; dans le second cas, il y aura coercition, répression et donc aggravation de la crise politique et sociale.

Quelque soit le cas, l’Opposition doit rester vigilante et agressive politiquement. Et pour commencer, elle doit faire son aggiornamento. La clarification se précise y compris au sein de l’Opposition. Les héritiers de Um, dont font partie le MANIDEM, l’UPA, le PARENA, pour ne citer que ceux-là, devraient amorcer leur coalition pour ne former qu’un seul ensemble politique à terme. La concordance idéologique, à savoir, la rupture avec le système néocolonial et la similitude stratégique, à savoir la mobilisation des masses populaires à travers des actions concrètes et non pas seulement des communiqués mensuels diffusés sur le net, sont des bases solides de rapprochement. Les héritiers d’Aujoulat dans l’Opposition pourraient aussi constituer leur coalition ; il est vrai que le parrain, le RDPC a envahi tout l’espace aujoulatiste et ambitionne de les absorber. Je n’évoque pas le cas des «immobilistes», spécialistes des communiqués, qu’on ne voit dans aucune lutte locale mais qui diffusent des louanges à l’endroit de chefs d’Etat étrangers alors même qu’ils sont incapables de s’impliquer dans les combats de leurs compatriotes.

L’heure, en tout cas, est à la restructuration des camps politiques, mais aussi et surtout au travail de remobilisation de nos compatriotes par le discours et les actes pour une véritable offensive politique qui permettrait d’imposer le changement auquel notre peuple aspire.

2 comments:

  1. Rostang Bafelewa11/20/11, 10:11 PM

    L'extrait ci-dessous de cet article, auquel je souscris entièrement, contredit carrément le document de formation diffusé par Ghonda dernièrement au Mandidem. Je pense qu'il faut commencer la critique par des gens comme lui qui pervertissent subrepticement les idées de Um et Ouandie dont ils se revendiquent ! "Lorsque le Secrétaire général de l’U.P.C, Ruben Um Nyobe est assassiné le 13 septembre 1958 par l’armée coloniale française, à la suite d’une série de trahisons des siens dont celles célèbres de Mayi Matip, Yembel Nyebel et l’évêque Thomas Mongo, de nombreux Kamerunais, notamment en pays bassa’a s’en prennent au radicalisme aveugle de Um qui l’a conduit à l’échec et proposent que l’U.P.C se rallie au régime néocolonial, ou alors cesse toute activité qui pourrait menacer la paix. « Nous avons trop souffert de la guerre » entend-on dire. C’est exactement le même genre de propos qui sont tenus lorsque le président de l’U.P.C, Ernest Ouandié, est lâchement assassiné par Ahidjo le 15 janvier 1971. Ouandié et ses partisans furent accusés d’être des jusqu’auboutistes qui n’avaient pas su évaluer le rapport de forces ; leur action « avait prolongé la guerre civile, créé la marginalisation de l’ethnie de Ouandié ».

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  2. Cher compatriote,

    J’avoue ne pas bien comprendre en quoi le document de formation auquel tu fais allusion contredit le présent article d’Abanda. Quelle est la section en cause dans mon document ?

    Merci d’avance pour ta réponse et bonne journée à toi.

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